L’essentiel
- De plus en plus de randonneurs s’en remettent à l’intelligence artificielle pour planifier leurs itinéraires en montagne.
- Des guides de Chamonix aux parcs des Pyrénées et des Cévennes, les professionnels alertent sur des cartes truffées d’erreurs.
- Dénivelés sous-évalués, interdictions de bivouac ignorées et météo omise mettent directement en danger les marcheurs inexpérimentés.
Le secteur de la randonnée et l’intelligence artificielle croisent désormais leurs chemins, parfois au prix de vives frayeurs en altitude. L’utilisation croissante des modèles de langage pour élaborer des itinéraires de montagne génère des tracés erronés, mettant en difficulté un nombre croissant de pratiquants sur le terrain.
Quand l’intelligence artificielle égare les randonneurs
Des dérives technologiques en altitude
À Chamonix comme dans l’ensemble des massifs français, les habitudes de préparation évoluent rapidement. De nombreux marcheurs délaissent désormais les moteurs de recherche traditionnels au profit d’outils conversationnels pour planifier leurs sorties en altitude. Un glissement d’usage qui inquiète les professionnels du secteur, alors que la montagne accueille un public néophyte muni d’un simple smartphone.
Les itinéraires générés par ces technologies génératives sont très loin d’offrir une fiabilité garantie. Les requêtes saisies par les utilisateurs produisent régulièrement des parcours comportant des distorsions de dénivelé et localisations erronées. En compilant des informations éparses sur le réseau sans vérification préalable, les modèles synthétisent des données souvent obsolètes. En haute montagne, où un glissement de terrain, des intempéries récentes ou un éboulement peuvent modifier radicalement l’accessibilité d’un sentier, l’absence de mise à jour locale en temps réel s’avère particulièrement critique.
Des dérives constatées sur le terrain
Des erreurs virtuelles aux vrais dangers du terrain
Les conséquences de ces approximations cartographiques se concrétisent déjà sur le terrain par des secouristes et agents de parc contraints d’intervenir. Dans les Hautes-Pyrénées, deux randonneuses se sont retrouvées complètement désorientées après avoir suivi une trace générée par un agent conversationnel. Dans le même massif, un groupe de quatre personnes est revenu frigorifié et trempé à la suite d’une boucle impraticable de 40 kilomètres franchissant un sommet exigeant.
Le Parc national des Cévennes a également fait face à ce type de dérive. Un père et son fils se sont présentés à la Maison du tourisme de Florac avec un tracé irréaliste prévoyant 82 kilomètres en deux jours et un bivouac en hamac à 800 mètres d’altitude. La feuille de route faisait l’impasse sur la réglementation interdisant le bivouac dans cette zone, ne tenait aucun compte des prévisions météorologiques nocturnes et orientait les marcheurs sur des portions non balisées. Les agents du parc ont dû reprogrammer intégralement leur séjour et leur réserver un emplacement autorisé.
L’incapacité de la machine à évaluer l’humain
Au-delà des seules erreurs de tracés, les spécialistes soulignent la limite structurelle des outils numériques: l’incapacité à mesurer la condition physique et l’expérience réelle d’un groupe. Sur des tracés alpins exposés, comme certaines variantes du tour du Mont-Blanc, des passages comportent des risques objectifs de chutes de pierres ou des traversées proches du vide. Ces spécificités de terrain échappent aux synthèses automatisées.
La fonction première d’un accompagnateur ou d’un guide reste d’ adapter le parcours au niveau physique réel et d’appréhender la gestion du vertige ou de la fatigue. Dans les maisons du parc, le personnel d’accueil constate régulièrement une confiance aveugle accordée aux recommandations algorithmiques, observant des marcheurs équipés de manière insuffisante s’engager sur des itinéraires hors de leur portée. Du côté des services de secours, les pelotons de gendarmerie et détachements de la CRS Alpes observent chaque saison une progression des interventions liées à du matériel inadapté et une sous-évaluation des contraintes physiques.
La nécessaire validation auprès des professionnels
L’expertise humaine reste irremplaçable
Les acteurs de la montagne ne préconisent pas un rejet total des nouvelles technologies. Utilisées comme un simple outil de réflexion préliminaire, ces applications peuvent aider à formaliser une idée de voyage ou à découvrir les contours d’un massif. Cependant, une proposition numérique ne saurait remplacer l’expertise humaine.
Les spécialistes rappellent la nécessité absolue de vérifier systématiquement les données auprès des professionnels, des offices de tourisme, des maisons de parc et des compagnies de guides. Seule une évaluation directe intégrant les conditions météorologiques du jour, l’état réel des sentiers, l’équipement emporté et le niveau individuel permet d’aborder les parcours de randonnée en toute sécurité.